Urinothérapie : Le fêlé à la MG

Tiens, Monsieur Tancrède De Mondragon m’attend dans le hall. Comme à son habitude il n’a pas pris rendez-vous. Effectivement, il y a déjà quelques minutes, j’ai cru entendre le bruit caractéristique de son bolide se garant dans le parking derrière. Il retire sa casquette, remonte ses lunettes d’aviateur sur le front et me salue :  «Faut qu’on se voit Docteur, c’est urgent !». Ses deux mains sont entourées de bandes malpropres. Après une demi-heure, j’ai un trou dans le planning et je le fais entrer dans mon bureau.

D’emblée il prévient : «Je ne peux pas vous payer». Il me dit cela à chaque fois, mais m’apporte de temps en temps un cadeau dont l’utilité n’est pas toujours évidente. Ainsi j’ai retrouvé il y a quelques mois, posé sur une chaise de la salle d’attente, un lapin blanc avec un ruban rose autour du cou, dans une cage avec un petit mot «Pour votre fillette. Votre dévoué Tancrède». Même si l’intention était louable, j’étais bien embêté. Ma fille a 18 ans et a passé l’âge de pouponner une boule de poils. Je l’ai offert à la bouchère et je suppose qu’il a terminé sa vie en civet avec du persil dans les narines, car la dame n’est pas une romantique.

Je compatis : «Que vous est-il encore arrivé ?»

- «Comme vous ne le savez peut-être pas, je veux vendre ma maison, mais il faut que je la nettoie avant…»

J’attends la suite avec curiosité. Il est de notoriété publique que depuis certains évènements, l’hygiène domestique est le cadet des soucis de Tancrède de Mondragon. Sa demeure est à l’abandon. Devant son excentricité toutes les femmes de ménage du coin ont renoncé depuis longtemps et depuis la saleté s’est accumulée.

- «Le carrelage était noir, j’ai frotté avec une brosse de fer, mais comme cela ne suffisait pas j’ai lavé avec de l’acide…»

-  «… et vous vous êtes brûlé les mains ?»

Il soupire : «Et oui. Quand on est maladroit.»

Je découpe au ciseau les bandes brunâtres : «Et qu’avez-vous mis dessus ? Cela sent curieusement ?»

- «Je me suis pissé dessus matin et soir, c’est ce que mon grand-père conseillait, mais ce n’est pas très efficace !»

Mon mouvement se fige. J’enfile une paire de gants. Protégé par le latex je palpe doctement. C’est une brûlure au deuxième degré, mais il n’y a pas de surinfection. Il parait que l’urine fraîche aurait naturellement des propriétés antiseptiques.

Le bonhomme, 70 ans mais encore vert, traîne une réputation de grand original. Il y a deux ans sa femme en a eu marre et est allée vivre chez son fils.  Mais Tancrède a des doutes : «Docteur, vous ne m’ôterez pas de l’idée qu’après quarante ans d’une vie de couple sans un nuage, elle n’est pas partie de sa propre volonté !». Je suis un peu mal à l’aise car j’ai une part de responsabilité dans l’affaire. J’ai vu en consultation une seule fois Madame De Mondragon. Elle m’a demandé gentiment une ordonnance de neuroleptique afin d’en assaisonner de quelques gouttes la soupe vespérale de son mari. Il parait que leur ancien médecin traitant renouvelait régulièrement la prescription. J’ai refusé. Quelques jours plus tard, elle disparaissait du domicile conjugal.

Troublé, j’ai demandé : «Et qu’est ce qui vous fait penser cela ?»

Il a des indices : «Une femme n’aurait jamais laissé un plein tiroir de petites culottes de soie !». L’argument se défend. De temps en temps, il me l’a aussi avoué, quand la nostalgie est trop forte, il s’enfouit le visage dans la lingerie fine et respire l’air des temps heureux. «C’est mieux que le Prozac» m’affirme-t-il.

Pauvre homme, depuis qu’il est célibataire forcé, il n’a plus qu’un ami,  un chien adopté à la SPA. Mais aujourd’hui ce dernier n’accompagne pas son maître ce qui est inhabituel.  Je demande : «Et Grenade comment va-t-il ?».  Il étouffe un sanglot.

Il y a quelques années, il s’est offert une «voiture de sport» d’occasion, une MG décapotable vert bouteille. La belle anglaise a perdu beaucoup de son lustre d’antan. A bord, il écume les routes du canton, décapoté, été comme hiver car le mécanisme est cassé.  Prudent, il attache son clebs à la place du passager avec la ceinture de sécurité. L’animal, un caniche particulièrement stoïque, reste assis sans broncher même quand il pleut dans l’habitacle. Comme il a les yeux fragiles,  il l’a équipé de lunettes de soleil.  Ainsi l’équipage ne passe pas inaperçu, et c’est heureux, quand il déboule dans la rue principale faisant fi des limitations de vitesses.

«Il a disparu» sanglote-t-il. «Un voisin a dû l’empoisonner ou lui tirer un coup de fusil !». C’est plausible car un tel chicaneur s’est fait quelques ennemis au fil du temps.

Je lève un sourcil interrogatif :  «Et vous n’avez pas été à la Gendarmerie ? ».

Il me jette un coup d’oeil furibard : «Je ne peux pas après la mésaventure de l’autre jour».

La boulangère m’a effectivement touché quelques mots de l’histoire pendant que je prenais sa tension. Entre deux coups de pompe, j’ai compris qu’un gendarme en civil est entré dans sa boutique et a dit bonjour à la cantonade. Monsieur Tancrède qui faisait la queue devant le comptoir a sursauté. Bousculant tout le monde il s’est précipité hors du commerce. Après un moment de stupéfaction, le pandore, qui n’était pas en service, a commencé à le courser mais n’a pas réussi à le rattraper, officiellement handicapé par une blessure, mais surtout par son surpoids.

- «J’ai cru entendre que vous avez quelques soucis avec les autorités ?»

Il m’explique qu’il a surement été dénoncé par un malveillant. Il a un vieux contentieux avec le maire. Ce radin aurait refusé de faire prendre en charge par le budget communal le goudronnage d’un chemin privé qui conduit à sa propriété.  Alors pour le taquiner, il passe régulièrement devant la maison de l’édile, s’arrête dans un grincement de frein, fait vrombir son moteur et même parfois actionne son klaxon italien, non homologué pour la route, et qui joue «La cucaracha». L’élu, que je connais, commence à être fatigué d’être réveillé la nuit par ce concert gratuit et un peu monotone.  Si le vacarme nocturne continue il va devenir accro au Stilnox.

Mais la semaine dernière notre trublion est tombé dans un véritable traquenard, «une embuscade tendue par la Maison Poulaga». Alors qu’il venait de se livrer à son passe-temps favori, une estafette bleue avec deux uniformes à bord l’a pris en chasse. Puis lui faisant une queue de poisson, l’a forcé à s’arrêter en crabe sur le bas-coté. Touchant son képi du doigt, le gendarme de 1ère classe Martin lui a intimé : «Vos papiers M’sieur». Il a obtempéré, mais les choses se sont gâtées quand le brigadier Duchemin a poliment demandé de souffler dans le ballon. «Je venais de me taper avec mon chien une bouteille de Chateauneuf-Du-Pape», s’excuse-t-il. «J’ai sauté par dessus la portière de ma MG, j’avais laissé les clés sur le contact, et Vraoum, j’ai démarré sur les chapeaux de roues pendant que ses deux ahuris baillaient aux corneilles dans un nuage de fumée noire. L’ennui c’est qu’un pneu est passé sur les harpions du gros balourd». Heureusement la voiture britannique est légère, et un pied de militaire c’est quasi indestructible surtout protégé par la coque métallique de la chaussure de sécurité réglementaire. Mais il y avait eu rébellion et délit de fuite.  J’avais d’ailleurs rédigé un certificat d’ITT pour le gendarme Martin en arrêt de service depuis cet épisode peu glorieux. «Hélas ils ont gardé mon portefeuille. Ce n’est pas grave pour mes papiers, car je n’ai plus de permis de conduire depuis belle lurette, mais… il sanglotte à nouveau, il y avait aussi la seule photo que je possède de mon chien !»

- «Mais la maréchaussée n’est donc pas venue encore chez vous ?»

- «Si, mais je les vois arriver de loin avec toute la poussière qu’ils soulèvent avec leur Renault Trafic. Cela apprendra au maire de ne pas vouloir entretenir le chemin». Il rigole : «J’ai le temps de sortir par la porte de derrière, et planqué dans le bois, j’attends qu’ils repartent.»

Son coup de cafard est passé. Il a de grands projets. Il veut quitter le village pour se rapprocher de sa femme. Certes il a un grain, mais il me manquera. Je lui rédige une ordonnance plus orthodoxe que son urinothérapie. Il me remercie chaudement et repart, bien entendu, incorrigible en emballant le moteur de son spider.

Quant au sort du chien Grenade, j’ai une vague idée. Je ne serais pas étonné qu’à l’instar de sa maîtresse, il ait pris ses cliques et ses claques. Il est peut-être même allé frapper à la porte du chenil de la SPA où il coule depuis une retraite plus tranquille.

 

 

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